DOSSIER: Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA)

L’Alternative bolivarienne pour les Amériques est une initiative lancée par le président vénézuélien Hugo Chávez et inspirée de la lutte du libertador Simon Bolivar.

L’ALBA se présente comme une alternative d’intégration au projet de Zone de libre-échange des Amériques lancé par les Etats-Unis. Elle a été pour la première fois évoquée par M. Chávez lors du 3e sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté des Caraïbes (Caricom), sur l’île de Margarita, en décembre 2001. Elle est officiellement née à La Havane, en avril 2005. Unj an plus tard, la Bolivie d’Evo Morales a rejoint cette alliance en proposant notamment un Traité commercial des peuples (en opposition aux traités de libre-échange) entre ses membres.

L’ALBA entend se baser sur les principes de solidarité, de coopération et de complémentarité. L’initiative s’oppose notamment à la suppression des droits de douane et propose la création de fonds compensatoires et l’utilisation de commandes publiques privilégiant les coopératives et les petites ou les moyennes industries.

L’ALBA prétend également s’attaquer aux principales faiblesses du continent : l’insuffisance énergétique - en créant Petrosur - et le monopole de l’information - avec Telesur.

Entretien avec Pablo Solón
Bolivie : une autre politique commerciale
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Entretien avec Pablo Solón, représentant plénipotentiaire du gouvernement de la Bolivie avec rang d’ambassadeur pour les questions commerciales. Dans cette interview, M. Solón explique la nouvelle philosophie de la politique commerciale de la Bolivie d’Evo Morales. Il aborde notamment la question des relations commerciales avec l’Union européenne et explique la position du gouvernement par rapport à l’Accord général sur le commerce de services (GATS, sigles en anglais).(...)

Cuba
L’après Fidel Castro : les enjeux politiques
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L’hospitalisation de Fidel Castro, annoncée le 31 juillet 2006, en même temps que le passage temporaire du pouvoir à son frère Raúl ont fait couler beaucoup d’encre. Cependant, les schémas d’analyse entourant la question de la succession du lider maximo développés au cours des années 1990, au lendemain de la chute du bloc soviétique, ne correspondent plus à la réalité cubaine d’aujourd’hui, car la place de Cuba dans la géopolitique internationale a passablement changé depuis le début du troisième millénaire. De nouveaux acteurs (...)

En marge du sommet avec l’Union européenne
Une nouvelle Amérique latine à Vienne
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Le « coup d’éclat » du président bolivien
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Amérique du Sud : point d’inflexion dans l’intégration régionale
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Résistances et intégration
Alternatives latino-américaines
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Sommet des Amériques : l’ombre de la ZLEA sur un sommet présidentiel sans accords
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8 novembre 2005
A l’occasion du Quatrième sommet des Amériques, qui s’est tenu les 4 et 5 novembre dernier à Mar del Plata, en Argentine, nous publions une analyse des propositions et conflits entre pays et blocs de pays américains. La presse internationale a fait ses unes sur les incidents qui ont eu lieu pendant l’une des marches de protestation, sur la popularité chez les protestataires du président Chavez et de l’ex-footballeur Diego Maradona et sur l’absence d’accord autour du document final. Mais les faits sont un peu plus compliqués, et il convient de faire quelques observations un peu plus rigoureuses sur ce qui a été une fois de plus au centre du débat : le libre-échange et le très controversé projet impulsé par les Etats-Unis : la Zone de libre-échange des Amériques.

Amériques : intégration ou désintégration continentale ?
par Raphaël Canet, Nathalie Guay
2 novembre 2005
Considérer les projets d’intégration latino-américains exige de formuler quelques interrogations vitales. Une intégration pour qui ? Pour les secteurs privilégiés de ces sociétés ? Pour que les capitaux, qu’ils soient nationaux ou transnationaux, puissent circuler librement sur tout le continent ? Ou, au contraire, pour les peuples, pour les majorités appauvries, exclues, subordonnées ?
Bilan des alternatives à la veille du troisième Sommet des peuples des Amériques de Mar del Plata, du 1er au 5 novembre 2005.

Le Venezuela en Amérique latine : au-delà du libre-échange
par Raúl Zibechi
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L’importance du Venezuela dans la région est double : comme moteur d’une intégration régionale non alignée sur Washington, et par conséquent distincte de celle basée sur le libre-échange, et comme exemple de la possibilité d’envisager des politiques pour sortir du néolibéralisme.
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Venezuela : le pétrole au cœur de la diplomatie
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Chavez et la pétro-diplomatie bolivarienne
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La veille de la réunion, qui rassembla des chefs de 11 pays latino-américains et de 22 nations arabes, dont sept (...)

De l’intégration néolibérale à l’intégration populaire et solidaire
L’ALBA : une alternative réelle pour l’Amérique latine
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L’intégration régionale après l’échec de la Zone de libre-échange des Amériques
par Raúl Zibechi
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Tous les gouvernements latino-américains parlent d’intégration, mais les avancées concrètes pour la construire sont beaucoup plus difficiles que les simples déclarations. Après l’échec de la ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques ; en espagnol : ALCA), la région se trouve confrontée au défi de rester divisée, à la merci des intérêts des grandes puissances ou d’entamer le chemin vers l’unité continentale. Et même dans le cas où prédomineraient les thèses intégrationnistes, il reste à définir quel type d’intégration on prétend construire.

Le nouveau mouvement coopératif vénézuélien

par Camila Piñeiro Harnecker

Je suis arrivée à Caracas en juillet 2005 avec quelques contacts dans différentes coopératives, inquiète de savoir comment j’allais pouvoir passer en revue une par une plus de 70 000 coopératives auxquelles la Superintendencia Nacional de Cooperativas (l’organisme national responsable des coopératives, la SUNACOOP) avait fait allusion dans ses récents communiqués de presse. J’ai effectivement trouvé des coopératives partout. En l’espace d’une nuit, je suis tombée par hasard sur quatre coopératives créées là où on ne s’y attend pas forcément : un groupe d’artisans à côté de mon hôtel, un groupe de guides touristiques qui s’occupe de divertir les enfants dans un parc à côté, les employés de nettoyage d’un bureau où je suis allée faire une interview, et même les chauffeurs de taxi devant l’hôtel où j’étais qui avaient quitté la société privée pour laquelle ils travaillaient pour former une coopérative.

Beaucoup de gouvernements locaux, d’institutions publiques, y compris la compagnie pétrolière du Venezuela, Petróleos de Venezuela (PDVSA), ont fait de la place aux petites entreprises, en particulier aux coopératives. Ces établissements ont mis en place des procédures d’appels d’offre qui, tout en exigeant une qualité et des coûts compétitifs, ne discriminent pas les petites entreprises ni les coopératives. Ils ont aussi encouragé les employés du secteur privé à créer leurs coopératives. Par exemple, la CADELA, une des cinq branches régionales de la compagnie d’électricité nationale publique, a encouragé les personnes employées dans des entreprises sous-traitantes de maintenance et de sécurité à quitter leur employeur privé pour former leur propre coopérative. La CADELA est une entreprise cogérée [par les travailleurs et l’Etat], et a beaucoup soutenu les coopératives [1]. (...) La division des travaux publics de la principale municipalité de Caracas a encouragé la création de « cabinets de travaux locaux » dans lesquels les habitants s’organisent eux-mêmes en « tables de travail » pour décider des travaux publics à faire au niveau des infrastructures et supervisent eux-mêmes ces travaux. La communauté décide aussi quelles coopératives du voisinage se chargera du travail en question. [2]

Quand le président Hugo Chavez est arrivé au pouvoir en 1998, il y avait seulement 762 coopératives au Venezuela [3]. Ces coopératives, comme le reste de la société vénézuélienne, ont survécu aux mesures d’ajustement structurel initiées sous la présidence de Carlos Andrés Pérez en 1989. Durant ces vingt dernières années, le Produit Intérieur Brut (PIB) du Venezuela n’a fait pratiquement que baisser, et les inégalités ont atteint un niveau extrême. On estime[ait] à 80% la part de la population vivant dans la pauvreté et à plus de 50% la population travaillant dans le secteur informel. [4] L’économie vénézuélienne est par ailleurs fortement dépendante de son revenu pétrolier, étant donné que la plus grande partie de son PIB vient des exportations de pétrole [5]. Une grande partie de la nourriture est importée, ce qui place la production nationale alimentaire du Venezuela à un niveau bien inférieur du niveau de production minimum d’autosuffisance alimentaire d’un pays selon les indicateurs de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO, sigles en anglais). [6]

Pour faire face à cette situation économique et sociale, l’administration Chavez s’est engagée dans un nouveau modèle de développement, appelé « développement endogène ». Le concept est fortement inspiré des idées d’Osvaldo Sunkel exprimées dans Development from within : Toward a neostructuralist approach for Latin America (1993) [Développement de l’intérieur : vers une approche néo structuraliste pour l’Amérique latine]. Cette approche préconise une adaptation des politiques de substitution des importations des secteurs dans lesquels le développement local, adapté aux conditions et aux ressources locales d’emploi spécifiques, le développement humain et l’égalité des revenus sont considérés comme prioritaires. L’interprétation officielle du développement endogène met aussi l’accent sur l’importance du développement local, diversifié et durable, ainsi que sur un engagement à respecter les différentes identités et cultures du Venezuela [7]. De façon encore plus significative, toujours dans cette optique d’inclure les secteurs historiquement marginalisés de la société vénézuélienne, le gouvernement Chavez reconnaît également le besoin de « démocratiser » l’économie, de combattre les inégalités et d’encourager la solidarité afin de rembourser la « dette sociale » accumulée envers les secteurs populaires.

Le modèle de production coopérative a petit à petit défini les stratégies de développement de la « révolution bolivarienne ». Dans son rapport d’août 2005, la SUNACOOP recensait 83.769 coopératives, dont plus de 40 000 coopératives créées en 2004 et presque 30.000 autres coopératives formées entre janvier et août 2005. Le nombre total de membres des coopératives atteignait 945 517 en octobre 2004, bien plus que les 215 000 de 1998.

Cette prolifération s’explique par la reconnaissance des coopératives dans la constitution bolivarienne de 1999 en tant qu’acteurs économiques clés dans l’économie sociale de la nation. Les coopératives y sont décrites comme des outils d’inclusion économique, de participation (article 70) et de décentralisation de l’Etat (article 184). De façon plus significative, l’Etat doit « promouvoir et protéger » les coopératives (articles 118 et 308). Ce n’était pas le cas jusqu’à ce que la Loi spéciale des associations de coopératives soit publiée en septembre 2001 et que le nombre de coopératives commence à croître passant de presque 1.000 coopératives en 2001, à plus de 2 000 l’année suivante et plus de 8 000 en 2003. [8]

En mars 2004, la Mission Vuelvan Caras fut créée pour « changer le modèle économique, social, politique et culturel du pays, afin de mettre en place un Etat de justice et de droit soutenu par un développement socio-économique endogène, comme écrit dans la constitution bolivarienne » [9]. La plupart des étudiants étaient des diplômés récents d’autres missions éducatives qui ont permis aux Vénézuéliens de terminer leurs études primaires et secondaires. Les missions sont des programmes sociaux qui promeuvent l’éducation, la santé et la culture. Elles sont financées par les surplus du revenu pétrolier et gérées directement par le pouvoir exécutif. Elles furent créées par l’administration Chavez comme des structures parallèles pour contourner la bureaucratie des ministères existants.

Grâce à Vuelvan Caras, entre décembre 2004 et mai 2005, 264 720 étudiants se sont diplômés à l’issue d’un semestre ou d’une année d’enseignement en matières scientifiques, techniques, de gestion ou d’histoire, ou encore ont bénéficié de cours sur la citoyenneté ou les valeurs des coopératives. Pendant le semestre ou l’année d’étude, les étudiants ont reçu une bourse et ont pu améliorer leur qualité de vie, en particulier au niveau de la santé et du logement. Bien que les diplômés de Vuelvan Caras soient libres dans leur recherche d’emploi ou la création de leur propre micro entreprise, il leur fut dit clairement que les coopératives étaient une forme d’organisation préférable qui se verrait accordée le soutien de l’Etat de façon prioritaire. Les étudiants participant à la mission furent encouragés à créer des coopératives et 195 095 diplômés, soit presque 70% des diplômés, l’ont fait, donnant ainsi naissance à 7 592 nouvelles coopératives [10].

En septembre 2004, le gouvernement vénézuélien a créé un Ministère de l’Economie Populaire (MINEP) pour apporter un soutien et institutionnaliser le programme Vuelvan Caras et pour coordonner le travail des institutions de crédit existantes et de celles nouvellement créées. Son rôle est de coordonner et d’élaborer des politiques de promotion des micro entreprises, des coopératives et d’autres unités productives autosubsistantes qui contribuent au bien-être collectif et qui mettent en valeur le travail productif [11]. Les publications du MINEP affirment que le programme Vuelvan Caras n’est pas un programme pour l’emploi, et que les coopératives ne sont pas encouragées dans le but de trouver un emploi à tous les étudiants diplômés (comme il s’est engagé à le faire), car les coopératives sont considérées comme une composante essentielle « d’un modèle économique orienté vers le bien-être collectif plus que vers l’accumulation du capital » [12].

Après avoir gagné le referendum révocatoire (15 août 2004) [13], qui a laissé l’opposition titubante, le gouvernement Chavez a défini le « nouveau plan stratégique » d’une nouvelle étape de la « révolution bolivarienne ». Ce nouveau plan fut élaboré lors d’une rencontre entre les membres du gouvernement en novembre 2004. Un des dix objectifs stratégiques mentionnés par Chavez est l’engagement « à avancer vers la formation d’une nouvelle structure sociale », « d’un nouveau modèle démocratique de participation de la population », et « à accélérer la construction d’un nouveau modèle de production tourné vers la formation d’un nouveau système économique » [14].

La création et le soutien du MINEP aux coopératives faisant partie des « noyaux de développement endogène » (Núcleos de desarrollo Endógeno) est une stratégie clé pour atteindre cet objectif. Un « noyau de développement endogène » est formé par une ou plusieurs coopératives de Vuelvan Caras, qui se sont regroupées pour concevoir un projet - avec l’aide de spécialistes du MINEP - portant sur un espace physique (terre, usines, installations) que les coopératives ont identifié et qui peut être mis à disposition par le MINEP. Après la proposition du projet et son approbation, les coopératives reçoivent un soutien technique sur place et les crédits nécessaires - généralement à des taux d’intérêts zéro, et avec des délais privilégiés de remboursement. Le terrain est en général accordé aux coopératives en usufruit. En mai 2005 il y avait 115 noyaux de développement en activité, avec un total de 27 975 diplômés de Vuelvan Caras (presque 10% du total des diplômés) travaillant dans 960 coopératives (presque 12% du total des coopératives créées grâce à la mission) : 73,5% d’entre elles établies dans l’agriculture employant 20 411 diplômés dans 699 coopératives ; 14,8% dans l’industrie employant 4.377 diplômés dans 155 coopératives ; et 10,4% dans le tourisme employant 3 063 diplômés dans 103 coopératives [15].

Lors de visites de « noyaux de développement endogène », une spécialisée dans la production, une dans l’agriculture, et enfin une autre dans le tourisme, j’ai pu me rendre compte des nombreux efforts requis et des difficultés qu’impliquait l’établissement de tels noyaux. Les spécialistes du MINEP fournissent une assistance technique constante sur le site et font pression sur la bureaucratie de manière à ce que les infrastructures et les inputs que sont censées obtenir les coopératives de la part des institutions publiques, comme écrit dans leurs contrats, soient effectivement délivrés. Le plus grand défi à relever concerne les problèmes de communication interne, selon la majorité des membres des coopératives, mais il semble que le temps et la pratique dans un cadre d’égalité des droits devraient résoudre ce problème. La plupart des coopératives ont des capacités administratives et de gestion limitées et ceux qui commencent à suivre les cours de gestion et d’administration dispensés par le MINEP sont encore peu nombreux. Cependant, la plupart des coopératives que j’ai rencontrées semblent très conscientes de l’importance de la productivité. Leur engagement à être productif n’est pas seulement moral (« Vuelvan Caras doit être un succès »), mais aussi rationnel - au sens économique du terme. Afin de recevoir de nouveaux crédits et pour maintenir les ressources accordées en usufruit, les coopératives doivent rembourser leurs prêts et respecter leurs contrats.

La majorité des coopératives se trouvent dans le secteur de la production de biens et services et dans l’agriculture [16]. Le fait que le MINEP se concentre sur les coopératives des secteurs de la production et de l’agriculture témoigne de la priorité donnée à la production des biens répondant aux besoins de première nécessité. C’est cohérent également avec l’objectif de l’administration Chavez de sécurité alimentaire et de réduction de la dépendance vis-à-vis des importations d’autres produits de première nécessité.

Depuis mars 2005, le MINEP met en place des comités techniques régionaux pour décentraliser ses fonctions et ses services. Chaque comité technique régional comprend toutes les institutions d’Etat subordonnées au MINEP, dont la SUNACOOP, l’Institut national pour l’éducation (l’INCE, qui fournit la majorité de la logistique et des spécialistes) et les six institutions spécialisées de financement, dont plusieurs ont été créées par le gouvernement Chavez. Le but est de créer une « synergie » décentralisée d’institutions publiques, accessibles au public et transparentes en matière administrative, permettant un contrôle citoyen accru. Aussi, cette approche organisationnelle a été choisie pour éviter la bureaucratisation, l’inefficience, la corruption et d’autres maux. Dans son objectif de placer tous ses diplômés, le MINEP prévoit d’activer bientôt 140 autres noyaux de développement [17]. Il aspire aussi à financer toutes les coopératives de Vuelvan Caras, 60% d’entre elles (4 036) ont déjà reçu plus de 265 millions de dollars, tandis que 30% d’autres étaient censées recevoir leur financement en septembre 2005 [18].

En septembre 2005, le MINEP a tenu la première d’une série de rencontres régionales dans le but de « débattre et de résoudre les aspects stratégiques des performances de la mission Vuelvan Caras dans chaque état du pays » [19]. Une fois que toutes les coopératives et les noyaux de développement seront actives (après avoir reçu les installations, les équipements, l’assistance technique et les crédits, si nécessaire), le MINEP prévoit de commencer un nouveau cycle de la mission Vuelvan Caras. Vuelvan Caras II devrait commencer en janvier 2006 avec plus de 700 000 étudiants et espère les organiser au sein de 2 000 nouvelles coopératives [20].

En plus de fournir une assistance technique, des infrastructures, des crédits pour les coopératives et les micro entreprises, le MINEP cherche également à garantir un marché pour la production des coopératives et cherche à faciliter les contrats avec les institutions publiques et les entreprises en organisant des rencontres entre les différents acteurs du secteur. L’organisme travaille à intégrer les petites et moyennes entreprises avec les coopératives dans la chaîne de production, et à faciliter les contrats avec des acheteurs étrangers par le biais d’accords bilatéraux. Bien que les coopératives soient censées au départ produire pour leur autosubsistance, et pour les marchés locaux qu’elles peuvent atteindre avec leurs propres ressources, la production pour les marchés nationaux et étrangers n’est pas mise de côté mais au contraire poursuivie activement. L’idée principale est que les coopératives et les noyaux de développement devraient s’intégrer à d’autres coopératives pour accroître la valeur à travers le traitement et la transformation, et pour distribuer et commercialiser les biens tout en évitant les intermédiaires.

Ceux qui critiquent ces politiques de l’administration Chavez mettent l’accent sur le fait que la corruption a augmenté, engendrée par la gestion des crédits accordés aux coopératives. Cependant, bien qu’il y ait toujours des moyens de contourner les règles, les instituts de financement du MINEP essayent d’éviter la corruption en limitant les prêts, que les coopératives reçoivent en nature, à la liste des ressources spécifiques mentionnées dans le projet. Plus important encore, les nouveaux mécanismes légaux établis par la constitution bolivarienne - la Loi contre la corruption en 2003 (Ley Contra la Corrupción), la Loi organique d’audit de la République en 2003 (Ley Orgánica de Contraloría General de la República), et la Loi organique de l’administration publique (Ley Orgánica de la Administración Pública) ont été créées afin de permettre aux citoyens d’« exercer » un contrôle social sur les ressources publiques et d’obliger les fonctionnaires à être transparents. Cependant, la présence d’anciens bureaucrates dans les institutions publiques, qui ne sont pas engagés dans ce changement, ou qui usent de leurs positions pour saboter le processus, est un frein à l’efficacité de ces mécanismes de contrôle social.

Les critiques affirment également qu’une fois que les prix du baril de pétrole auront baissé, il n’y aura plus de ressources pour financer ces politiques. Beaucoup s’inquiètent des réserves pétrolières du Venezuela et prédisent qu’elles seront épuisées d’ici 25 à 100 ans. Cependant, en misant sur le capital humain et en promouvant les petites et moyennes entreprises, l’administration Chavez fait en réalité ce que la plupart des économistes - y compris les libéraux - préconisent. Il se peut que les coopératives ne soient pas la façon la plus efficace au niveau économique d’allouer les ressources d’un pays, mais en attendant qu’une nouvelle façon de démocratiser l’économie apparaisse, les coopératives semblent être une bonne alternative. Bien que la mise en place de ces politiques ne se fasse pas sans problèmes, si l’on considère les limites et les inconvénients que présente une industrialisation à grande échelle, il est difficile d’envisager une meilleure façon de créer de l’emploi, de stimuler l’économie et de réduire la dépendance aux importations.

Dans de nombreux rapports de presse et autres interviews, le superintendant de la SUNACOOP et d’autres membres officiels ont reconnu qu’il y avait de nombreux dysfonctionnements au sein des coopératives nouvellement formées, dus en partie à un manque de connaissance des valeurs de coopération et un manque de capacités administratives. Le ministre du MINEP a reconnu que des entreprises classiques « s’étaient converties en coopératives, sans intention de transfert de pouvoir à leurs employés [...] mais pour éviter les taxes nationales dont les coopératives sont exemptées. » [21]. Parmi les irrégularités trouvées par la SUNACOOP dans les un peu de moins de 300 coopératives auditées avant juillet 2005, 50% de ces irrégularités concernaient des erreurs et illégalités comptables et administratives, 30% provenait de l’exclusion de membres des surplus, 22% concernait des processus de décision non démocratique, et 1% faisait référence à la sous-traitance de travailleurs sur des périodes plus que temporaires (3-6 mois) [22]. De nombreuses mesures ont été prises afin de lutter contre ces dysfonctionnements, qui s’expliquent aussi par le fait que la SUNACOOP n’était pas préparée pour faire face à une croissance si rapide du nombre des coopératives. Effectivement, la SUNACOOP n’a travaillé qu’avec huit auditeurs et chaque audit requiert au moins deux jours [23]. Depuis juin 2005, la SUNACOOP fait un effort accéléré pour certifier et auditer toutes les coopératives afin d’identifier les problèmes et les résoudre. Maintenant il y a au moins un auditeur dans chacun des 24 états (conformément au processus de décentralisation) en plus des six auditeurs qui sont à Caracas, et il était prévu d’auditer 1 742 coopératives de septembre à décembre 2005 [24]. Le but est de réaliser un audit de toutes les coopératives afin de leur fournir une évaluation « pédagogique », dont des recommandations et des mesures à prendre pour éviter des sanctions ou éviter d’être fermée.

Le budget de la SUNACOOP a été augmenté et il en sera de même pour le personnel. La SUNACOOP recevra également plus d’équipement et de technologie. Puisque « le coopératisme est devenu un axe transversal des politiques publiques du gouvernement national », la SUNACOOP devrait travailler en coopération non seulement avec le MINEP mais aussi avec d’autres institutions de l’Etat [25]. En août 2005, s’est achevé le premier round d’une série de rencontres portant sur la situation du mouvement coopératif et ayant pour but de rassembler des idées pour faire des suggestions au niveau des politiques mises en œuvre et des changements nécessaires au niveau des lois et réglementations. Ces rencontres sont aussi une tentative de pousser en avant une intégration du nouveau mouvement coopératif avec le mouvement coopératif pré-Chavez, ou traditionnel.

En parlant avec des membres du mouvement coopératif traditionnel au Venezuela, j’ai remarqué que même si ces membres avaient été invités à participer à la rédaction de la loi sur les coopératives, ils se sentaient exclus de sa mise en application. Ils affirmaient que la promotion des coopératives par le gouvernement était irresponsable et opportuniste car il était devenu bien trop facile de créer une coopérative (il n’est plus nécessaire de prouver la faisabilité de la coopérative) et que cette promotion des coopératives s’expliquait par rapport aux agendas politiques. La plupart des nouvelles coopératives sont menacées d’échec, disent les critiques, parce qu’elles dépendent des ressources de l’Etat et qu’elles manquent de capacités en gestion et administratives. Ils reprochent également au MINEP de créer des coopératives avec des membres qui ne partagent pas les valeurs des coopératives et de les corrompre en leur fournissant des crédits faciles et une aide trop paternaliste. Quand le débat politique sur l’administration Chavez au Venezuela divisait considérablement, les tensions étaient fortes.

Cependant, il y a des signes montrant que les relations s’améliorent. En effet, la SUNACOOP a invité publiquement ces coopératives traditionnelles à participer aux débats sur un conseil national des coopératives et à la révision de la loi. En septembre 2005, le ministère des Affaires étrangères vénézuélien a tenu un meeting avec le Centre national des coopératives vénézuéliennes (CECONAVE, l’organe principal du mouvement coopératif traditionnel) afin d’examiner les façons de les soutenir, en particulier de les aider dans l’accès aux marchés étrangers et en vue d’apprendre de leurs succès [26].

Il est encore trop tôt pour mesurer l’impact réel des coopératives au Venezuela, mais ce ne serait pas complètement erroné d’affirmer qu’elles ont contribué à l’augmentation de l’emploi dans le secteur formel [27] et de la croissance économique sans que cette croissance provienne des exportations du pétrole [28]. Plus important encore, les nouvelles coopératives au Venezuela devraient s’engager à travailler pour le bien-être de la communauté dans laquelle elles sont situées. Dans les articles 3 et 4 de la Loi sur les coopératives de 2001, il est écrit que « la responsabilité sociale » et « l’engagement envers la communauté » font respectivement partie des valeurs et principes des coopératives. Lors d’interviews auprès de 25 coopératives, j’ai pu observer que ces idées étaient largement partagées. En dépit de leur courte vie et de leurs maigres ressources, beaucoup de coopératives ont fait des dons à leur communauté et ont fourni un emploi temporaire à ceux qui sont les plus désespérés. Des groupes de militants socialement engagés de communautés ont créé des coopératives à but non lucratif pour fournir des services de première nécessité et pour améliorer le niveau de vie de leurs communautés. Afin de consolider cette « responsabilité sociale », l’administration Chavez presse les coopératives et les autres entreprises à devenir des « entreprises de production sociale » (Empresas de Produccion Social, EPS) qui seraient hautement réceptives à la communauté dans laquelle elles se trouvent.

Même si beaucoup de coopératives échouent, cela ne signifie pas que leur promotion est une mauvaise politique de l’emploi. Cela montrerait plutôt que le développement requiert un soutien effectif de l’Etat, aussi bien en terme d’éducation que de ressources, pour briser le cycle de la pauvreté et du sous-développement. Comme l’a dit Chavez, en l’empruntant au professeur de Bolivar, Simon Rodriguez, « soit on invente, soit on se trompe d’emblée » (« O inventamos o erramos »). Il semble que la clé du succès des nouvelles coopératives au Venezuela consiste à trouver un équilibre entre volontarisme et pragmatisme, de façon à ce que l’ardeur au changement se traduise effectivement par une transformation concrète et durable.

NOTES:

[1] La CADELA a contracté en 2004 des services avec 575 coopératives pour un montant total de plus de 3,2 millions de dollars et pour presque 3 millions de dollars entre janvier et juin 2005. [CADELA : Informe NO. 21040-0000-26. Juillet 2005].

[2] En 2004, 50% des projets de la municipalité ont été effectués par 170 coopératives pour un montant avoisinant le million de dollars. [Marta Harnecker : La Experiencia del Presupuesto Participativo de Caracas, décembre 2004].

[3] SUNACOOP, rapport mensuel d’août 2005.

[4] Albo, Greg. 2005. Venezuela under Chávez : the Bolivarian Revolution against Neo-liberalism. In “The Unexpected Revolution : the Venezuelan People Confront Neo-Liberalism.” Socialist Interventions Pamphlet Series, mars 2005.

[5] ECLA. Statistical Yearbook for Latin America and the Caribbean, 2004. Santiago : United Nations Publication, avril 2005.

[6] PROVEA. Situación de los Derechos Humanos en Venezuela : Informe Anual : Oct. 2003- sept. 2004. Caracas, 2004 p. 57.

[7] MINEP : Informe de Gestión para la Asamblea General de la OEA, mai 2005.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] [NDLR] Consultez à ce sujet le dossier « Référendum au Venezuela » sur le RISAL.

[14] Ministère des Communications et de l’Information : Taller de Alto Nivel “El nuevo mapa estratégico”, septembre 2004.

[15] MINEP : Informe de Gestión para la Asamblea General de la OEA, mai 2005.

[16] Sur le nombre total de coopératives, 54% sont dans la production de biens et services, 30% dans l’agriculture, 9% dans les transports, 4% dans les services sociaux, 2% dans la consommation, et 1% dans l’épargne et les crédits [SUNACOOP : rapport mensuel, août 2005].

[17] Ibid.

[18] Publications du MINEP : Financiadas 60% de cooperativas de Vuelvan Caras. MINEP inicia gabinetes regionales, septembre 2005.

[19] Ibid.

[20] Publications du MINEP : Vuelvan Caras II buscará consolidar el modelo económico cooperativista, septembre 2005.

[21] Publications de la SUNACOOP : Presupuesto Nacional 2006 : MINEP destina 13 millardos de bolívares para SUNACOOP, septembre 2005.

[22] SUNACOOP : Plan de Fiscalización Nacional de Cooperativas, septembre 2005 ; et autre rapports.

[23] Déclarations de membres du département d’audit de la SUNACOOP.

[24] SUNACOOP : Plan de Fiscalización Nacional de Cooperativas, septembre 2005.

[25] Publications de la SUNACOOP : SUNACOOP profundiza vigilancia en las cooperativas, septembre 2005.

[26] 5e Grand Titre : Foreign Ministry (MRE) to help Venezuelan cooperative movement to expand abroad. 16 septembre 2005.

[27] Le taux de chômage a baissé de 16,8% en 2003 à 13,7% en 2004. Plus significatif, le taux d’emploi du secteur formel a augmenté de 47,3% en 2003 à 54,2% en janvier-juin 2005 et le taux d’emploi du secteur informel a baissé de 52,7% en 2003 à 45,8% en 2005 [Institut National des Statistiques : juin 2005].

[28] Au cours du premier semestre 2005, le secteur de la construction a augmenté de 20,3%, celui du commerce et des services non gouvernementaux de 20,3% et celui de l’industrie de 12,4% [Rapport économique du gouvernement 2005 sur http://www.gobiernoenlinea.gob.ve ].

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RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/

Source : Venezuelanalysis.com (www.venezuelanalysis.com), 17 décembre 2005.

Traduction : Raphaelle Barret, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

yannick hegoa

Globovisión ou l’incitation à l’insurrection

Par Salim Lamrani

La chaîne de télévision privée vénézuélienne Globovisión, opposée au gouvernement démocratique d’Hugo Chávez, est gravement impliquée dans une tentative de déstabilisation de la société. Profitant du non renouvellement de la concession de la chaîne RCTV le 27 mai 2007, Globovisión a lancé des appels implicites à l’insurrection qui ont débouché sur des actes de violence relativement graves dans les rues de Caracas. La chaîne, qui avait déjà activement participé au coup d’Etat du 11 avril 2002, incite désormais la population à la sédition1.

Les protestations étudiantes qui ont suivi l’affaire RCTV ont été promues par les présentateurs de Globvisión. Le journaliste du Canal 8, Ernesto Villegas, a souligné que les programmes de la chaîne incriminée n’ont pas constitué « une couverture » des évènements mais « une convocation » à manifester. Globovisión a en effet fermement condamné la décision, pourtant légale et légitime, prise par les autorités vénézuéliennes et l’a présentée comme étant une violation de la liberté d’expression2.

Plus grave encore, Globovisión s’est rendue coupable d’incitation à l’assassinat du président Chávez en manipulant des images et en lançant des messages subliminaux. Lors de la diffusion du programme Aló, Ciudadano, où une interview de Marcel Granier, directeur de RCTV, était diffusée, la chaîne a montré simultanément les images de l’attentat contre le Pape Jean-Paul II survenu en mai 1981. Le fond musical qui accompagnait ces images était une chanson de Ruben Blades intitulé « Ce n’est pas fini » (« Esto no termina aquí »)3.

Le ministre de la Communication et de l’information, William Lara, a immédiatement condamné cette conspiration. « Cette chaîne de télévision, dans ce fragment spécifique de son programme, s’est rendue coupable du délit d’incitation à l’assassinat, en la personne du chef d’Etat vénézuélien », a-t-il dénoncé. Pour lui, l’objectif était clair. En effet, Globovisión n’a pas su expliquer pourquoi elle avait diffusé des images de l’attentat dans un programme traitant du non renouvellement de la concession de RCTV4. Plusieurs experts en sémiotique ont été catégoriques à ce sujet : « On incite à l’assassinat du Président5 ».

Les journalistes de Globovisión ainsi que les présentateurs de la chaîne ont également multiplié les expressions diffamatrices à l’égard du gouvernement en utilisant les termes « dictature » et « tyrannie », afin de justifier les appels à la désobéissance civile et les actes de violence. Le cas RCTV est selon eux une preuve du « totalitarisme et des pratiques dictatoriales » de Chávez. Ces expressions ont été inlassablement réitérées6.

Manipulation médiatique

William Lara a également fustigé la chaîne étasunienne CNN qui avait manipulé la réalité qui faisait croire aux téléspectateurs qu’elle couvrait les manifestations d’étudiants au Venezuela, mais qui utilisait en réalité des images d’une manifestation survenue à Acapulco au Mexique suite à l’assassinat d’un journaliste. « La violation de l’éthique journalistique et le mensonge ouvert ont atteint un extrême », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il était inacceptable de « légitimer le mensonge pour faire de la propagande contre un pays7 ».

Le 28 mai 2007, le ministre Lara a porté plainte contre Globovisión et la CNN. En effet, ces deux chaînes avaient montré sur le même écran Hugo Chávez et un supposé leader d’Al Qaeda, dans le but évident d’associer le président vénézuélien au terrorisme et à la violence. Ces mêmes images ont été diffusées par CNN en Español et démontrent qu’il s’agissait d’une campagne minutieusement préparée afin de délégitimer le locataire du Palais Miraflores aux yeux de l’opinion publique internationale. En effet, pourquoi montrer sur le même écran l’image d’un supposé terroriste et celle d’un président démocratiquement élu, si ce n’est pour assouvir des intentions malveillantes8 ?

Le ministre Lara, répondant aux attaques de Globovisión, a rappelé que durant les huit années de présidence de Chávez, les deux seuls cas de fermeture de médias avaient été le fait de l’opposition lors du sanglant coup d’Etat de 2002. En effet, suite à la rupture de l’ordre constitutionnel orchestrée par le dictateur Pedro Carmona, l’ancien gouverneur de l’Etat Miranda, Enrique Cardoso et Alfredo Peña, alors maire de Caracas –tous deux impliqués dans le renversement du président – avaient respectivement ordonné l’interruption de la chaîne publique Venezolana de Televisión et de la chaîne communautaire Catia TV. Pour ce qui est de RCTV, Lara a souligné qu’il s’agissait de la fin d’une concession et non d’un cas de fermeture, ajoutant que la chaîne pouvait continuer à émettre via le câble ou le satellite9.

Le gouverneur de l’Etat de Zulia, Manuel Rosales, ancien candidat à la présidence de la République, qui a été largement battu par Chávez en décembre 2006, a également lancé des appels à la rébellion. Il s’est réjoui de la couverture médiatique réalisée par Globovisión. Il a condamné la création de médias communautaires et alternatifs qui représentent une sérieuse menace contre le monopole médiatique détenu par l’oligarchie du pays. Il a également stigmatisé les « eunuques » de l’Assemblée nationale, en référence aux parlementaires. La position de Rosales n’est guère surprenante. En effet, ce dernier avait participé au coup d’Etat de 2002, en signant le décret qui nommait le putschiste Pedro Carmona nouveau Président de la République10.

Réaction populaire

Le président Chávez s’est adressé à la nation, la mettant en garde contre cette nouvelle tentative de déstabilisation de la part d’une opposition qui refuse d’admettre qu’elle a perdu le contrôle politique du pays, rejetant le suffrage populaire et démocratique. Il a dénoncé les violences survenues devant le siège de la Commission nationale des télécommunications (Conatel). « La seule chose qu’ils recherchent, c’est de faire des morts », a-t-il averti11. Il a également lancé un appel aux étudiants les invitant à ne pas se laisser abuser par la manipulation médiatique12.

L’avertissement de Chávez a eu un impact retentissant. Le 2 juin 2007, une immense manifestation de soutien au gouvernement a eu lieu des les rues de Caracas. A cette occasion, le président a affirmé que « chaque plan déstabilisateur de l’oligarchie vénézuélienne […] sera suivi par une nouvelle offensive révolutionnaire ». Il a appelé le peuple à « investir les rues » afin de dénoncer les manigances antidémocratiques de l’opposition. Faisant clairement référence aux Etats-Unis, il a annoncé que le Venezuela n’accepterait aucune ingérence dans ses affaires internes. Il a également salué la naissance de la nouvelle chaîne publique TVes, « libérée de l’oligarchie ». Les médias ont été mis face à leurs responsabilités : tout délit de leur part sera sanctionné par la loi13.

L’ancien vice-président, José Vicente Rangel, a salué la marche populaire comme étant « la réponse à la politique déstabilisatrice, putschiste et terroriste » de l’opposition. « Il n’y a pas de pays au monde où il y a plus de liberté d’expression. Ici, on insulte, on agresse, on conspire, on diffame le gouvernement et le président Hugo Chávez et il ne se passe absolument rien », remarquait-il14.

Les manigances de Reporters sans frontières

L’organisation française Reporters sans frontières (RSF) est partie prenante de cette manipulation médiatique internationale autour du cas RCTV. Elle continue de parler de « fermeture » de la chaîne alors qu’il s’agit simplement d’un non renouvellement de concession. RSF a également pris la défense de Globovisión et a même accusé le gouvernement de s’attaquer à « la seule chaîne privée d’opposition », oubliant sans doute que Televen et Venevisión sont également des chaînes privées d’opposition parmi tant d’autres. Mais l’entité dirigée par Robert Ménard n’en est pas à un mensonge près15.

« Hugo Chávez fait preuve de paranoïa et d’intolérance », assène RSF, qui récuse l’existence d’un plan de déstabilisation orchestrée par Globovisión. L’hypocrisie de Ménard dépasse toutes les limites. Quelle nation de la planète accepterait que l’on lance des appels à la révolte au nom de la « liberté d’expression » ? En France, comme dans n’importe quel pays du monde, Globovisión aurait déjà cessé d’émettre et ses dirigeants seraient entre les mains de la justice. RSF voudrait-elle faire croire que si la chaîne privée TF1 lançait des appels à l’insurrection, comparait le président français Nicolas Sarkozy à un terroriste d’Al Qaeda, diffusait des messages subliminaux appelant à l’assassinat du locataire du Palais de l’Elysée, elle s’en tirerait sans aucun dommage16 ?

Pour RSF, le non renouvellement de la concession de RCTV « est une grave atteinte à la liberté d’expression » et elle a lancé un appel à « la communauté internationale » qui est resté sans réponse17. José Miguel Insulza, secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA) a rejeté la demande de Washington et a refusé d’étudier le cas RCTV lors de la 37ème réunion de l’organisme qui s’est déroulée du 3 au 5 juin 2007 à Panama18. L’oligarchie vénézuélienne et les Etats-Unis, amplement soutenus par la presse mondiale, tentent de transformer une décision ordinaire en une atteinte au pluralisme. RSF, financée par les Etats-Unis, défend bien évidemment les intérêts de ses généreux mécènes. Quant à Globovisión qui viole les principes les plus élémentaires de l’éthique journalistique, il ne faudra pas qu’elle s’étonne si elle subit les rigueurs de la loi vénézuélienne.

Notes

1 Agencia Bolivaria de Noticias, « Periodistas coinciden en que Globovisión es promotor de protestas de oposición », 29 mai 2007.

2 Ibid.

3 Agencia Bolivaria de Noticias, « Ministro Lara denunció que medios de oposición incitan a magnicidio », 27 mai 2007.

4 Ibid.

5 Agencia Bolivaria de Noticias, « CNN miente sobre Venezuela y Globovisión incita al magnicidio », 28 mai 2007.

6 Agencia Bolivaria de Noticias, « Globovisión continúa con la instigación a la desestabilización », 29 mai 2007.

7 Agencia Bolivaria de Noticias, « Ministro Lara denunció que medios de oposición incitan a magnicidio », op. cit.

8 Agencia Bolivaria de Noticias, « CNN miente sobre Venezuela y Globovisión incita al magnicidio », op. cit.

9 Agencia Bolivaria de Noticias, « Oposición es la única que ha cerrado medios de comunicación en Venezuela », 27 mai 2007.

10 Agencia Bolivaria de Noticias, « Rosales afianza propuestas de sectores más violentos del país », 30 mai 2007.

11 Agencia Bolivaria de Noticias, « Chávez llamó al pueblo a estar alerta ante plan desestabilizador », 29 mai 2007.

12 Agencia Bolivaria de Noticias, « Chávez instó a universitarios a tomar conciencia sobre manipulación mediática », 2 juin 2007.

13 Agencia Bolivaria de Noticias, « Pueblo y Gobierno responderán juntos a planes desestabilizadores », 2 juin 2007.

14 Agencia Bolivaria de Noticias, « Golpistas están derrotados porque el pueblo salió a la calle », 2 juin 2007.

15 Reporters sans frontières, « Après la fermeture de RCTV, Hugo Chávez s’attaque à Globovisión, seule chaîne privée d’opposition », 31 mai 2007. http://www.rsf.org/article.php3?id_article=22363 (site consulté le 2 juin 2007).

16 Ibid.

17 Reporters sans frontières, « Reporters sans frontières appelle à la mobilisation internationale après la fermeture de RCTV », 28 mai 2007. http://www.rsf.org/article.php3?id_article=22323 (site consulté le 2 juin 2007).

18 Agencia Bolivaria de Noticias, « Insulza descartó que caso RCTV sea abordado en asamblea de la OEA », 2 juin 2007.

Salim Lamrani est enseignant, écrivain et journaliste français, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis. Il a notamment publié Washington contre Cuba (Pantin : Le Temps des Cerises, 2005), Cuba face à l’Empire (Genève : Timeli, 2006) et Fidel Castro, Cuba et les Etats-Unis (Pantin : Le Temps des Cerises, 2006).

Le défi du « socialisme du XXIe siècle »

Il existe une tension au cœur de la révolution bolivarienne du Venezuela. Bien que présente depuis plusieurs années, elle n’est apparue sur le devant de la scène qu’au cours des derniers mois, depuis la réélection présidentielle d’Hugo Chavez en décembre 2006, son annonce des « cinq moteurs » [1] pour propulser le pays vers le « socialisme du XXIe siècle », et son appel pour un nouveau parti, le Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV), afin d’organiser cette transition. C’est la tension entre les réalisations anti-néolibérales et anti-impérialistes de la révolution - qui sont indéniables - et sa promesse socialiste - qui n’est précisément encore rien d’autre qu’une promesse.

par Stuart Pipper

C’est bien sûr la profondeur des réformes structurelles du Venezuela - sa rupture souvent bruyante mais non moins réelle avec les priorités marchandes du Consensus de Washington - qui a fait du processus une référence pour le mouvement altermondialiste et la gauche internationale. C’est d’abord cette attitude anti-néolibérale consistante qui a motivé le bon accueil fait à Hugo Chavez au Forum social mondial de Porto Alegre en 2005, avant même qu’il ne prenne le moindre engagement en faveur du socialisme.

Cet impact a de loin dépassé l’Amérique latine et les cercles de solidarité traditionnels d’Europe et d’Amérique du Nord. Deux exemples emblématiques : le premier vient d’Indonésie, où le nouveau parti de gauche PAPERNAS fait référence de manière répétée à l’exemple vénézuélien pour expliquer et justifier sa plate-forme pour le rétablissement de la souveraineté nationale sur les ressources naturelles et le développement économique du pays. Le second vient d’Egypte, où il est coutume dans le bazar du Caire de donner aux dattes en vente le nom de personnages publics, en fonction de la qualité de chaque lot de ces fruits secs. A la suite de la guerre au Liban de l’année dernière, il n’était pas rare que les variétés les plus amères portent les noms « Bush », « Blair » et « Olmert ». Ni que les dattes, les plus fines, les plus douces, soient appelées « Nasrallah », du nom du leader du Hezbollah. Mais, parmi les autres variétés savoureuses, quelques places plus bas, il en était une nommée « Chavez ». Le dirigeant vénézuélien a en effet retiré son ambassadeur d’Israël, en protestation contre l’agression.

Tout ceci illustre simplement le retentissement extraordinaire que l’opposition tenace du Venezuela à l’Empire a eu auprès de dizaines de millions de ce que Frantz Fanon avait appelés jadis « les damnés de la terre » - un retentissement sans pareil au cours des vingt dernières années, devenu perceptible après la défaite du coup d’État anti-Chavez de 2002 et le développement, à partir de 2003, des « missions » de santé et d’alphabétisation.

Le retour des questions stratégique

Mais, plus récemment, quelque chose d’autre a émergé pour donner au processus vénézuélien un impact plus grand, plus profond encore. Cela a commencé en 2005 avec l’invitation de Chavez à discuter du « socialisme du XXIe siècle », une discussion qui se poursuit avec plus d’intensité que jamais depuis son engagement en décembre 2006 à en faire le principal défi pour le Venezuela dans la période à venir. C’est naturellement d’une importance décisive pour la lutte au Venezuela. Mais cela transforme aussi son potentiel international.

D’abord, pour tous ceux d’entre nous qui militent dans des pays où le mot « socialisme » a disparu du vocabulaire politique de la plupart des gens au cours des 17 dernières années, voire plus, il est soudainement redevenu possible de parler de socialisme sans donner l’impression de débarquer d’une autre galaxie. Plus encore, le Venezuela est le premier laboratoire grandeur nature - au moins depuis le Nicaragua dans les années 80 - à expérimenter ce à quoi la démocratie socialiste pourrait réellement ressembler au XXIe siècle, et quelles stratégies sont valables pour y parvenir. Certaines de ces questions stratégiques se sont mises à réapparaître sous la forme théorique au cours des dernières années. A titre d’exemple, il y eut un débat important dans les pages de Critique communiste, de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) française, impliquant Daniel Bensaid, Antoine Artous, Alex Callinicos et d’autres. Parmi les questions centrales : dans les conditions actuelles, une révolution socialiste et la construction d’un nouveau type d’État impliquent-elles nécessairement un moment crucial, explosif, où l’ancien appareil d’État s’effondre, une sorte de « prise du palais d’Hiver », résultant d’une grève générale insurrectionnelle ou peut-être d’une lutte militaire prolongée ? Ou est-il possible d’envisager l’émergence de nouvelles structures étatiques, défendant de nouveaux intérêts de classe, à côté ou même à l’intérieur de l’ancien État défendant les intérêts de l’ancienne classe dominante ?

C’est probablement la question la plus décisive qui se pose au mouvement bolivarien. Au risque de simplifier abusivement, le processus politique au Venezuela peut être décrit comme une révolution nationaliste, anti-néolibérale et anti-impérialiste, au sein de laquelle une révolution socialiste lutte pour émerger. Et, paradoxalement, les deux aspects se cristallisent dans la personne de Chavez. La révolution socialiste lutte pour émerger car le processus s’est d’abord développé à partir d’une victoire électorale conventionnelle (démocratique bourgeoise) en 1998, avec l’appui d’une assez large coalition interclassiste et qui, au moins jusqu’au coup d’État avorté d’avril 2002, a fait peu pour dépasser le cadre institutionnel. La Constitution bolivarienne de 2000 a certes révisé ces institutions et comprenait nombre de passages radicaux sur la participation populaire et la centralité des besoins et du potentiel humains, mais elle n’a pas remis en cause les principes de base (de la démocratie représentative, ou des relations de propriété privée). Jusqu’à un certain point, elle a enraciné l’alliance de classes qui l’avait portée.

Depuis l’insurrection contre le coup d’État de 2002, et spécialement depuis la lutte contre le lock-out patronal à la fin de cette année-là, les mobilisations populaires, les missions, les comités de terres urbaines, diverses expériences sporadiques ou partielles de contrôle ouvrier, quelques-unes des coopératives rurales et urbaines et, plus récemment, les conseils communaux émergeants, ont commencé à dépasser l’ancien cadre de l’Etat bourgeois, jusqu’à le « défier ». Mais les leviers centraux du pouvoir au Venezuela - en ce compris le bureau de la présidence - demeurent institutionnellement localisés, même « piégés », au sein des anciennes structures administratives. Le problème pour le mouvement bolivarien - et peut-être pour la plupart des situations révolutionnaires potentielles dans le monde d’aujourd’hui - est de savoir contourner l’appareil existant, tout en étant parvenu au pouvoir à travers lui (c’est-à-dire par une élection). Dans le cas vénézuélien, ce problème est lié à un autre : comment le mouvement peut-il développer une véritable direction collective et se libérer de la pesante tutelle d’un « caudillo » révolutionnaire, aussi intègre et capable soit-il, comme Chavez lui-même semble en reconnaître la nécessité ?

Cogestion ouvrière et démocratie communale

Deux des développements les plus récents au Venezuela, ainsi qu’un plus ancien, semblent indiquer une possible solution. Le plus ancien est l’expérience de cogestion avec contrôle ouvrier développée dans quelques entreprises depuis début 2005, dont la plus notable est la fabrique d’aluminium ALCASA de Ciudad Guayana [2]. Cette expérience reste très limitée dans sa diffusion, inégale dans son application, et des signes inquiétants laissent à penser qu’elle serait tombée en disgrâce auprès des dirigeants. Chavez n’en a presque pas fait mention dans ses discours d’ouverture de décembre et de janvier ébauchant les priorités pour la nouvelle période de la révolution. Mais elle demeure jusqu’à présent l’exemple le plus ambitieux et inspirant d’une alternative radicale à l’ancien système. Les deux développements les plus récents sont l’appel pour la construction du PSUV, « le parti le plus démocratique que le Venezuela ait jamais connu », et l’« explosion révolutionnaire de pouvoir communal » désignée par Chavez comme le cinquième et plus important moteur de la transition du Venezuela vers le « socialisme du XXIe siècle ».

Tout ceci semble confirmer une vieille vérité : la solution ne peut être que la démocratie - l’extension radicale de la démocratie dans toutes les sphères de la vie sociale - car c’est, en dernière analyse, l’essence même du socialisme. La « propriété collective » des moyens de production est inutile si elle n’implique pas une extension du contrôle démocratique sur l’économie.

Voici comment le président Chavez a décrit le défi du pouvoir communal, le 8 janvier, lors de la prestation de serment de son nouveau gouvernement :

« Cette année, avec les conseils communaux, nous devons dépasser l’échelon local. Nous devons commencer à créer, d’abord par loi, une sorte de confédération régionale, locale et nationale de conseils communaux. Nous devons avancer vers la création d’un État communal. Et l’ancien État bourgeois, toujours là, encore vivant, nous avons à le démanteler pièce par pièce, au fur et à mesure de la construction de l’État communal, de l’État socialiste, de l’État bolivarien - un État capable de mener à bien une révolution. Presque tous les Etats sont nés pour empêcher les révolutions. Notre tâche est de convertir un État contre-révolutionnaire en État révolutionnaire. »

C’est évidemment une vision ambitieuse ! Le révolutionnaire vénézuélien et ancien ministre Roland Denis - souvent un critique de gauche de Chavez - a certainement raison lorsqu’il voit dans les conseils communaux - destinés à rassembler de 200 à 400 familles pour débattre et décider des dépenses locales et des plans de développement - une opportunité historique pour se défaire de l’État bourgeois. En théorie, il en existe déjà 18 000, et il devrait en exister 30 000. En pratique, la plupart ont encore à s’organiser et à fonctionner.

Problèmes

Mais la conception actuelle des conseils communaux pose deux problèmes. Le premier est qu’ils ne sont pas entièrement autonomes. Ils ont été créés et sont réglés par une loi rédigée et adoptée par l’« ancien État », même si c’est un ancien État peuplé de chavistes. Cela diffère significativement du Budget Participatif (BP) de Porto Alegre ou d’autres de ses manifestations plus radicales dans d’autres villes du Brésil, qui ont influencé l’initiative vénézuélienne à un degré considérable. Le BP y a été établi « informellement » par une convergence des mouvements sociaux des quartiers pauvres et du parti local au pouvoir, le Parti des Travailleurs (PT), profitant d’une faille dans la constitution brésilienne de 1988. Un de ses principes fondamentaux est l’autonomie et l’autorégulation. Il n’y a jamais eu la moindre législation sur le BP : il a écrit ses propres règles et peut les modifier à volonté, et ni les représentants du gouvernement local, ni ceux du parti n’ont de prise directe sur lui.

Le second problème est que les conseils communaux n’ont pas de pouvoir de décision souverain sur l’entièreté des budgets locaux. En fait, les sommes débattues et allouées par les conseils communaux du Venezuela proviennent de versement directement alloués par la Commission présidentielle pour le pouvoir communal - un total de 1,6 milliards de dollars l’année dernière et autour du double cette année. Ils ne contrôlent pas les budgets publics existants et leurs relations avec les ressources et les structures administratives sous le contrôle des assemblées locales, maires et gouverneurs élus demeurent floues. Vont-ils commencer à les absorber et les supplanter ou exister parallèlement à eux ?

Ces deux problèmes sont partiellement le résultat d’un autre : en dépit de l’explosion de toutes sortes de mobilisations sociales au cours de ces dernières années, le Venezuela n’a jamais eu une tradition de mouvements sociaux fortement organisés, ni de parti révolutionnaire de masse, ni même de parti de classe, capable d’organiser de telles initiatives. Le « phénomène Chavez » joue en partie un rôle de substitut.

Voila pourquoi l’appel à construire le PSUV est potentiellement un pas si important. Cela pourrait tout simplement être la meilleure façon de surmonter la dépendance à un seul leader central. Mais à la seule condition que ce soit un parti fondamentalement ouvert et démocratique, et pas un instrument monolithique destiné uniquement à relayer des décisions déjà prises. C’est un défi d’envergure pour les nombreux petits courants et partis qui s’identifient déjà comme marxistes ou socialistes. Le plus important d’entre eux à être issu d’une tradition explicitement marxiste révolutionnaire - le Parti Révolution et Socialisme (PRS) regroupant notamment les principaux leaders de la fédération syndicale Unión Nacional de Trabajadores (UNT) actuellement divisée - vient de se scinder sur la question, certains de ses leaders les plus connus rejoignant le projet du PSUV, tandis que les autres ont décidé de rester en dehors. Notre opinion est que les premiers ont absolument raison d’arguer que cette opportunité ne doit pas être manquée et que c’est justement parce qu’il existe un réel danger que le projet soit détourné par de vieux éléments bureaucratiques que les révolutionnaires doivent combattre pour s’assurer que le PSUV soit pleinement démocratique et n’accueille pas de représentants de la classe capitaliste vénézuélienne ou de la nouvelle bureaucratie qui mine la révolution bolivarienne de l’intérieur. C’est fort semblable au combat mené par les camarades de la section brésilienne de la IVe Internationale [le courant Démocratie socialiste, troskyste, ndlr] dans les années 80 pour faire du PT un « parti sans chefs » avec un maximum de démocratie interne, de pleins droits de tendance, la représentation proportionnelle des minorités à la direction, un quota de 30% de femmes, etc. - un combat qui fut largement victorieux et qui a contribué à faire du PT la référence qu’il fut pour la gauche internationale pendant une décennie au moins.

Trois enjeux

Pour résumer, trois enjeux immédiats et un enjeu à moyen terme semblent se présenter au processus révolutionnaire vénézuélien :

— Le nouveau parti pourra-t-il devenir un véritable parti révolutionnaire de masse - ce qui implique un espace profondément pluraliste et démocratique pour organiser et coordonner l’activité de tous les secteurs et courants de la classe ouvrière (au sens le plus large) et d’autres secteurs opprimés de la société vénézuélienne ?

— Les expériences exemplaires de cogestion ouvrière avec contrôle ouvrier parviendront-elles à s’étendre dans des sections beaucoup plus larges des secteurs public et privé ? Réussiront-elles à faire le lien avec les conseils communaux et d’autres formes de pouvoir populaire territorial, et à les impliquer dans le contrôle démocratique des lieux de travail et, plus largement, de l’économie ?

— Les nouveaux conseils communaux pourront-ils devenir de véritables centres de pouvoir populaire, disposant d’un pouvoir de décision souverain sur tous les aspects des budgets et plans de développements locaux et nationaux ? Et tous ces organes parviendront-ils à s’unir au plan national pour construire un nouveau type d’État qui défende les intérêts populaires ?

En d’autres mots, les défis immédiats sont d’ordre démocratique. Ils s’orientent vers une extension radicale de la démocratie participative dans chaque coin et recoin de l’édifice social, bien au-delà de la sphère politique traditionnelle. Et c’est bien sûr ce qu’a toujours été le projet socialiste - avant, pendant, et après le XXIe siècle - : un approfondissement sans précédent des droits démocratiques. Sous cet angle, la question des nationalisations et de l’expropriation du capital privé devient une conséquence naturelle, plutôt qu’une condition préalable. Dès que le capital cesse d’être contrôlé par les capitalistes et qu’il est soumis aux décisions démocratiques des travailleurs et de la communauté, aux niveaux local et national, il cesse aussitôt d’être un capital privé et commence à obéir à une toute autre logique - celle des besoins et du potentiel humains et - tout aussi urgemment - de la survie de l’environnement. Et le parcours entre ces deux points fait aussi partie des sujets dont la théorie de la révolution permanente a entamé l’analyse, il y a près d’un siècle.

NOTES:

[1] [NDLR] 1er moteur : la loi hablitante, voie directe au socialisme ; 2e moteur : la réforme constitutionnelle : état de droit socialiste ; 3e moteur : morale et lumières, éducation basée sur des valeurs socialistes ; 4e moteur : la nouvelle géométrie du pouvoir, la réorganisation socialiste de la nouvelle géopolitique de la nation ; 5e moteur : explosion du pouvoir communal, démocratie « protagonique », révolutionnaire et socialiste.

[2] [NDLR] Lire Fabrice Thomas, Expérience de « cogestion » dans la fabrique d’aluminium Alcasa, Inprecor, n°510, octobre 2005.

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RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine

Source : International Viewpoint (http://www.internationalviewpoint.org/), n°389, mai 2007.

Traduction : Matthieu Renda, pour le site Web de la Ligue Communiste Révolutionnaire - Belgique (ex-Parti Ouvier Socialiste). Traduction revue par l’équipe du RISAL.